Côte de Brouilly
Le charme et l'élégance

par Jacques Dupont

Côte-de-brouilly n'est pas reconnu à son niveau. Ce ne sont que des vignes de coteaux, un consommateur a la certitude de ne pas être déçu. » Ainsi parlait Robert Perroud, excellent vigneron de l'appellation qui, comme beaucoup de ses collègues, s'interroge sur le désamour qui règne entre une partie des consommateurs et le beaujolais. C'est vrai, le « beaujo nouveau », avec son image de quinzaine commerciale, n'aide pas à magnifier les terroirs de la région. Mais, après tout, quand on achète du bordeaux à 15 francs en grande surface, on ne s'offre pas non plus du premier cru classé de Pauillac, et cependant la réputation de Pauillac ne s'en trouve pas affectée. Mais voilà, qui peut faire de l'ombre à Pauillac ?

Alors qu'en pays beaujolais la concurrence est plus rude. Un peu plus au nord, on trouve la puissante et ancienne Bourgogne, ses crus réputés, son pinot noir admiré, et ses règles. Sa hiérarchie aussi, qui classe le pauvre cépage gamay au rayon des va-nu-pieds ; celui que l'on veut bien planter dans les terres inondables, que l'on tolère dans le bourgogne-grand-ordinaire ou, pour partie, dans le passe-tout-grain. Bref, en bas, tout en bas de l'échelle des valeurs. Et parce qu'ils ont le Mâconnais comme trait d'union, Bourgogne et Beaujolais copinent depuis longtemps, sans doute depuis trop longtemps. Pour une partie des Bourguignons, l'hyménée n'est que bénéfice. Elle permet au négoce d'allonger vers le bas la carte des tarifs et de récupérer des vins de cru - chénas, morgon, chiroubles, juliénas, régnié, fleurie, saint-amour, moulin-à-vent, brouilly, côte-de-brouilly - qui, bien qu'issus du cépage gamay, ont miraculeusement le droit de devenir des bourgognes génériques, pourtant en principe composés uniquement de pinot noir. Telle est la loi du Père Ubu : un cru, issu de coteau tellement « pentu » qu'il faut parfois, en côte-de-brouilly, le labourer au treuil, peut être déclassé en bourgogne simple. Et le négoce de Beaune ne s'en prive pas, puisque cela se vend mieux et plus cher. Cette pratique concerne des volumes non négligeables. Allez donc, avec un tel boulet, expliquer au consommateur que vous méritez un meilleur jugement !

Défendre l'identité beaujolaise

Quelques-uns contestent cet « usage », à commencer par les producteurs de bourgogne eux-mêmes, qu'un tel réservoir à proximité handicape quand il s'agit de fixer les prix du vrac avec le négoce. Ainsi que les plus conscients de la profession beaujolaise, qui, depuis des années, demandent que les robinets des vases communicants soient fermés. Un jeune négociant, souhaitant garder l'anonymat, confiait : « Il faut couper le cordon ombilical de façon intelligente mais sans tarder. Avec la Bourgogne, nous serons toujours les derniers de la classe. Regardez autour de vous, les vignerons d'ici ont des traditions, ils travaillent leurs vignes et se transmettent un savoir-faire de père en fils. Pourtant, on dirait qu'ils ne sont pas fiers de ce qu'ils font. Les crus n'osent pas s'affirmer cru du Beaujolais, le mot leur fait honte. » Comme lui, nombreux sont ceux qui pensent que rester le « gamay de la Bourgogne » n'a aucun sens, et qu'il faut défendre bien fort l'identité beaujolaise avec son classement, ses terroirs, son profil de vin festif et convivial. Historiquement, le gamay n'a pas les titres de noblesse des autres grands cépages Il est celui que l'on a planté quand on avait besoin de vins désaltérants et rustiques. Rarement on l'a confié à de grands terroirs viticoles.

L'année 91 est à la hauteur des côte-de-nuits

La région beaujolaise est l'exception. Le gamay, sous cette latitude « midi moins le quart », s'exprime avec finesse dans des gammes très variées. Un morgon ne se compare pas à un tendre chirouble. Et côte-de-brouilly, entièrement installé sur les pentes du mont Brouilly, ne ressemble à aucun autre et surtout pas à celui qui l'entoure, le brouilly, le plus vaste des crus du Beaujolais avec ses 1 125 hectares. Près de quatre fois moins étendu, côte-de-brouilly est à la fois plus homogène et plus racé. C'est redevable à son terroir, des vignes bien drainées naturellement par la pente, et des sols caillouteux où l'on trouve une pierre très particulière, la diorite, appelée aussi corne verte, formée au plus profond des entrailles de la terre. Le vin d'ici paraît plus austère qu'un brouilly tout en fruit. Mais, pour peu qu'on s'y attarde, des arômes minéraux, épicés, des notes de poivre viennent se mêler aux fruits rouges ou noirs, et lui donnent un charme et une élégance que peu de vins connaissent. On apprécie aussi sa garde, qui peut varier de deux ou trois ans, en année moyenne ou pauvre en acidité, à plus de quinze ans. Au cours de notre périple, nous avons dégusté quelques 91, millésime exceptionnel pour l'ensemble des crus du Beaujolais, et absolument fabuleux en côte-de-brouilly. Et tant pis si cela choque les tenants de la pensée « bacchusienne » unique, qui méprisent le beaujolais - ce sont les mêmes qui se régalent de certains sancerres rouges dilués, dont l'intérêt réside surtout du côté de la plus-value réalisée par le restaurateur - ces 91-là, on les confondrait facilement avec quelques étiquettes ronflantes de la côte de Nuits. Le prix, cependant, est un tantinet différent .
 

Fiche signalétique
Surface : 310 ha.
Situation : sur les pentes du mont Brouilly, à 300 m de hauteur, sur quatre communes : Saint-Lager, Odenas, Quincié-en-Beaujolais et Cercié.
Sols : granite, diorite (roche plutonique, c'est-à-dire formée à grande profondeur dans le magma) et schiste. Sur le versant ouest s'ajoute du granite rose.
Cépage : gamay noir à jus blanc.

Millésimes :
2000 : millésime miraculé : après juillet froid, août a sauvé la vendange, rendements raisonnables et bonne structure tannique. Un vin qui devrait bien se garder.
99 : bien réussi si les rendements, plutôt généreux, ont été maîtrisés. Du fruit, du gras, de la rondeur.
98 : année moyenne, les vins manquent de chair, sauf exception.
97 : plutôt pas mal, des vins ronds, chaleureux qui prennent des notes épicées avec l'âge.
Bon usage : la convivialité, vin des plats de ménage, des bonnes charcuteries, des casse-croûte avec les amis.
Ne pas servir au-delà de 14 degrés et même l'été un peu plus frais ; les vins vieux supportent un degré de plus.
Remarque : le fort pourcentage des pentes impose parfois la culture au treuil et une lutte permanente contre l'érosion. Comme à Chiroubles, les vignerons de la côte creusent des « rases » perpendiculaires à la pente, pour limiter le ruissellement des eaux. Ils pratiquent aussi le paillage entre les rangs de vigne pour que l'eau glisse sans entraîner la terre.
Un des grands domaines, le Château des Ravatys, à Saint-Lager, appartient, grâce à un legs effectué dans les années 20, à l'Institut Pasteur. Aujourd'hui, toutes les activités du domaine (du vin jusqu'à l'accueil de séminaires d'entreprise) financent la recherche sur la santé.


 
Fragile gamay
Le gamay à jus blanc, dénomination officielle du cépage du côte-de-brouilly, est un capricieux et un voyou. On le retrouve dans bien des mauvais coups de l'histoire du vignoble. Dès qu'il s'est agi de réaliser des rendements importants, plutôt en zone septentrionale, on a eu recours au gamay. Avec, souvent, des résultats satisfaisants au niveau quantité et catastrophiques en qualité. « Le gamay ne supporte pas la médiocrité », explique Claude-Vincent Geoffray, vigneron en côte-de-brouilly, dont la réputation dépasse largement les limites de l'appellation. « Il s'exporte mal, car il est difficile à contrôler au niveau des rendements. En plus, c'est un grand fragile, son expression n'est pas le tanin mais le fruit, la pureté plus que la structure. Il s'oxyde facilement si on n'y prête pas une attention de tous les instants. On a encore beaucoup de progrès à faire en matière de communication sur le gamay, cépage bien plus fin que la plupart des gens ne le pensent. Par exemple, si, dans le Beaujolais, on le cueille à la main, on le transporte et on le vinifie en grappes entières, c'est justement parce qu'il s'oxyde très vite. Les recherches actuelles montrent que ce mode de vinification trouve son origine dans cette particularité. » 

 
Nicole Chanrion, Domaine de la Voûte des Crozes
En 1979, quand elle a repris l'exploitation à la suite de son père, Raymond, Nicole Chanrion faisait figure de « pionnière ». « A l'école de viticulture de Beaune, les filles étaient plutôt dirigées vers le travail de laboratoire. J'avoue que j'en ai bavé. Un morceau de terre à vendre, ce n'est pas pour une femme. Je n'ai pas rencontré d'obstacles majeurs, mais on me prenait plutôt pour une rigolote. » En revanche, pas de problème du côté de papa : « Un garçon n'aurait pas mieux fait », dit-il

 
Roger Manigand, Domaine de Chardignon
Les Manigand viennent de l'Ain, de Vonnas. Ils ont connu la célèbre Mère Blanc, bien avant que Georges Blanc ne soit considéré comme l'un des plus grands chefs de France. « C'est la guerre et la faim qui les ont amenés là. C'était une famille nombreuse et ils ont dû s'expatrier. Une partie s'est installée en beaujolais-villages et, de notre côté, on a trouvé un métayage en 1946, au domaine de l'Institut Pasteur. A l'époque, c'était facile à obtenir, le vin ne valait rien et personne ne voulait le faire. Heureusement, nous avions deux vaches pour nous nourrir. » Aujourd'hui, Roger Manigand a 2 hectares en propriété et annonce fièrement qu'il est un des rares producteurs « à ne faire que du côte-de-brouilly »

 
74 vins dégustés à l'aveugle (sélection) 
* Moins de 40 F
Millésime 2000
17 - Claude-Vincent Geoffray
Château Thivin 69460 Odenas - 04.74.03.47.53.
Cuvée de la Croix-Dessaigne. Très joli fruit au nez, cerise fraîche, fraise des bois, bouche élégante, petits tanins vifs, ensemble très classe. 43 F.

16,5 - Cuvée Classique. Assez différent du précédent, plus épicé au nez, une matière dense, un vin appuyé sur une structure solide. On l'attendra un peu plus longtemps. 43 F. Aussi Cuvée Zaccharie, 15,5, mis en bouteilles depuis deux jours quand nous l'avons dégusté et donc un peu brassé, nez boisé, bouche souple et ronde, tanins doux, riche, long, élevé en fûts (ayant déjà contenu un vin) pendant huit à onze mois. 65 F.

*16,5 - Roger Manigand
Domaine de Chardignon 71570 La Chapelle-de- Guinchay 03.85.36.72.76.
Nez complexe de fruits rouges, cerise, épices et touche minérale, bouche onctueuse, bien pleine, belle matière soutenue par une acidité qui lui confère de la fraîcheur, bonne longueur. 39 F.

*16 - Robert Perroud
69460 Odenas 04.74.04.35.63.
Nez prononcé de cerise noire et de grillé, bouche dense, riche, tanins bien présents mais arrondis, grande longueur, vin de garde mais qui pourra commencer à se boire dès janvier. 36 F.

*15,5 - Robert Verger
69220 Saint-Lager - 04.74.66.82.09.
Nez de petits fruits rouges, groseille, griotté avec une pointe minérale, bouche tendre en attaque, bien droite, élégante, belle gamme de fruits, petits tanins nerveux, fin. 35 F.

15 - Ets Mommessin
69430 Quincié - 04.74.69.09.30.
Les Reverchons. Nez floral, pivoine, rose, fruits rouges, sur le fruit, rond, vif, élégant, belle matière, tanins présents mais peu agressifs, beaucoup d'allure. 45,50 F.

*15 - Domaine du Four à pain
Distribué par Ets Pellerin 69830 Saint-Georges- de-Reneins - 04.74.06.60.05.
Nez épicé, cerise, mûre, bonne matière en bouche, épicée, pleine et dense, minéral, très construit, vin de garde. 32 F.

*15 - Sylvain Métrat
69460 Odenas - 04.74.03.50.33.
Nez de cerise noire, note minérale, poivre, bouche élégante et bien équilibrée, structure solide, belle expression de fruit en finale. 37 F.

*14,5 - Georges Duboeuf 
Domaine des Berthaudières 71570 Romanèche- Thorins 03.85.35.34.20.
Nez fermé, plutôt épicé, bouche ronde, tendre, bien fondue, plus en élégance qu'en puissance. 33,60 F.

*14,5 - Daniel Trichard
Domaine de la Madone 69220 Saint-Lager - 04.74.66.84.37.
Nez fermé demandant de l'aération, plein, dense, tannique, bien équilibré, solide, plus en puissance qu'en finesse. 34 F.

14,5 - Château des Ravatys
Domaine de l'Institut Pasteur - 69220 Saint-Lager - 04.74.66.80.35.
Cuvée Mathilde Courbe. Nez assez primeur, pas encore adulte, bouche tannique, puissante, agréablement rustique, finale poivrée, vin de garde, prometteur. 237 F les 6 bouteilles.

14,5 - Ets Trenel
71850 Charnay-lès- Mâcon 03.85.34.48.20.
Fruits rouges, groseille, cerise Belle-de-Juillet, tendre, rond en attaque, structuré, long, un peu d'astringence en finale, bonne matière. A boire dans deux ans. 42 F.

*14,5 - Jean-Pierre Crespin
Domaine du Château de la Valette - 69220 Charentay - 04.74.66.81.96.
Nez de rose rouge, note poivrée, bouche dense, tannique, puissante mais équilibrée. Un vin qui ne se livre pas encore mais plutôt prometteur. 37,50 F.

*14 - Alain Bernillon
Domaine des Fournelles - 69220 Saint-Lager - 04.74.66.81.68.
Nez de cerise cuite, pointe poivrée et épicée, bouche tendre, équilibrée, tanins vifs, pas encore à son top mais déjà une belle expression de fruit. 37 F.

*14 - Denis Duvernay
69430 Quincié - 04.74.04.33.64.
Nez de rose rouge, floral, bouche brassée par, sans doute, une mise en bouteilles récente, bonne matière, assez long. 32 F.

*14 - Domaine Lafond
69220 Saint-Lager - 04.74.66.04.46.
Nez épicé, pas très ouvert, bouche vive, élégante, tannique. Une bonne structure, du fruit, déjà très agréable. 37 F.

14 - Olivier Ravier
Domaine de la Pierre bleue 69460 Odenas - 04.74.66.12.66.
Nez frais, fruits rouges, un peu primeur, bouche tendre, agréable, fruitée, souple. 40,50 F.

Millésime 99
*16 - Chantal Pegaz
Domaine Baron de l'Ecluse 69460 Saint-Etienne-la-Varenne - 04.74.03.53.50.
Nez complexe de violette et d'épices, bouche en finesse, bien structurée, très élégante, belle longueur, finale sur la prune rouge. 38 F.

*14,5 - Bernard Matray
Domaine du Père Jean - 69220 Saint-Lager - 04.74.66.85.59.
Nez de grillé, viande fumée, fruits noirs, bouche dense, riche, épicée, vin riche, puissant, à boire sur des plats de bouchons lyonnais. 32 F.

*14 - Paul Champier
69460 Odenas - 04.74.03.42.23.
Nez de violette, fruits noirs, bouche tannique, puissante, dense, longue, de garde. 34 F.

*14 - Philippe Dutrève
Domaine de la Palonnière 69220 Charentay - 04.74.66.83.02.
Nez de fruits rouges, légèrement vanillé, bouche boisée, agréable, ronde, fruits rouges à la vanille. 35 F.

Millésime 98
*15 - Nicole Chanrion
Domaine de la Voûte des Crozes 69220 Cercié - 04.74.66.80.37.
Nez épicé, cèdre, rond, élégant, tanins présents mais fondus, fin et structuré. « Notre vignoble est sur le côté nord-est et nos vins sont toujours plus longs à se faire. » 38 F.

14,5 - Chantal Pegaz
Domaine Baron de l'Ecluse 69460 Saint-Etienne-la-Varenne -04.74.03.53.50.
Nez épicé, minéral, bouche élégante, fraîche, tannique, pas encore à son top. 40 F.

Millésime 97
*15 - Ets Paul Beaudet
71570 La Chapelle-de-Guinchay - 03.85.36.72.76.
Domaine de Chardignon. Cerise cuite et épices au nez, gras, plein, onctueux, long en bouche, mûr à point. 39 F.



© Le Point - 07/09/2001 - N°1512 - Spécial vins 2001 - Page 154 - 2369 mots

 

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Texte Jacques Dupont  et réalisation Stéphane Poulart .
Mise à jour 10.09.2001